Identification précoce

Présentation d'un article: "Recommending Intervention for Toddlers With Specific Language Learning Difficulties: We May Not Have All the Answers, But we Know a Lot"

(L.B. Olswang, B. Rodriguez, G. Timler. University of Washington, Seattle. American Journal of Speech-Language Pathology, 1998, Vol 7, N° 1. © Nous remercions la revue "Actualités Orthophoniques" de nous avoir permis de reproduire leur article

"Mon enfant ne parle pas encore mais comprend tout". "Son père a parlé très tard"

Adopterons-nous la position de faire des contrôles périodiques et voir comment l'enfant évolue ("watch and see")?

Est-ce que de toute façon, un parent très inquiet bénéficierait d'une guidance? Les auteurs affirment que nous ne savons pas tout sur le sujet mais suffisamment pour nous permettre de dépasser le stade des bonnes intentions et être en mesure de faire un choix éclairé face à une intervention précoce chez ces jeunes enfants où tout va bien sauf le langage.

L'état des connaissances actuelles nous permet de croire à une évolution favorable pour la plupart de ces tout-petits, âgés de deux à trois ans, identifiés comme des enfants qui parlent tardivement, avec un trouble spécifique de langage ou un développement lent sur le plan expressif. Dès les premières années de scolarisation, ils présenteraient des performances dans les limites de la normale. Cette affirmation peut nous inciter à privilégier la politique du "watch and see". Il reste cependant le problème de l'identification des enfants qui présentent des difficultés réelles dans l'apprentissage du langage et pour lesquels une prise en charge orthophonique serait appropriée. Le but de l'intervention consisterait à provoquer, à court terme, des changements qui auront des répercussions à long terme. Chez ceux qui surmonteront de toute façon leur retard, une intervention ponctuelle sert à accélérer le développement pour, par exemple, prévenir des effets cumulatifs néfastes tels des problèmes affectifs, comportementaux ou encore pour aider des parents qui ont à vivre avec la frustration d'un enfant qui ne se développe pas au rythme attendu.

Les auteurs ont procédé à une revue exhaustive de littérature (81 références!) sur l'évolution du langage de ces bambins au développement langagier normal et atypique. Ils ont ensuite relevé les caractéristiques qui se retrouvaient dans au moins trois recherches récentes. Ils les ont ensuite organisées en terme d'indices prédictifs d'évolution favorable ou non d'établissement ou de la persistance d'un retard de langage. En fait, ils nous offrent un guide précieux nous permettant d'expliquer pourquoi nous choisissons d'intervenir de façon précoce auprès de certains enfants et pas d'autres. Dans le contexte américain de réformes et de rendement il s'agit plutôt d'aider les cliniciens à n'intervenir qu'auprès des enfants les plus à risques...

Voici donc les principales regroupées sur le plan:

Des productions verbales

La taille du lexique selon l'âge constitue un bon indice de prévision. Un enfant qui à deux ans n'a pas atteint le stade de 50 mots est clairement à risque. Le risque augmente s'il y a peu d'évolution avec le temps.

La composition du lexique différencie aussi les deux groupes d'enfants. La présence d'un répertoire peu varié de mots dans les énoncés et plus particulièrement l'utilisation prépondérante de verbes passe-partout (comme veux, faire, mettre) en conversation (même s'il peut en produire d'autres). Il s'agit donc d'un type de développement atypique où certains enfants produiraient plus de verbes transitifs que les autres. Ces enfants seraient potentiellement de bons candidats pour un traitement.

De la compréhension:

Un retard de six mois au plus dans le développement du langage réceptif et expressif constitue un facteur de risque. Lorsqu'il y a un déficit de la compréhension, plus le décalage entre le langage réceptif et expressif est grand moins bon est le pronostic. De façon générale, la présence d'un déficit du langage réceptif suggère un trouble plus sévère.

De la phonologie:

Le babillage canonique est un bon indice de prévision d'une évolution vers un développement normal du langage.

Par contre un bambin est plus à risque de maintenir son problème de langage si il a présenté: un nombre limité de vocalisations pré linguistique, un babillage constitué d'un répertoire limité de consonnes avec premier lexique est constitué de moins de 50% des consonnes correctement produites avec des erreurs dans la production des voyelles (répertoire limité) et des structures syllabiques restreintes ou réduites serait plus à risque de maintenir son retard de langage.

De l'imitation:

Ces jeunes enfants qui ne peuvent imiter des combinaisons de mots même avec l'utilisation d'indices ou de moyens de facilitation seraient des candidats pour une thérapie orthophonique.

De jeu:

Les enfants qui parlent tardivement s'engageraient fréquemment dans la manipulation, le groupement et le maniement de jouets et peu dans d'autres types de jeux. ("combinatorial/thematic play" ou symbolique). D'autre part, ceux qui démontrent un jeu plus évolué auraient plus de chances de surmonter leur retard.

Des gestes:

Lors du passage du stade holophrastique à la combinaison de mots, les enfants s'aident normalement de gestes complémentaires comme hocher de la tête en disant non et de gestes supplémentaires comme pointer du doigt un objet en disant le mot "veux" pour faire une demande.
Ces enfants de deux ans qui rattrapent leur congénères en une année utiliseraient plus de gestes communicatifs que d'autres enfants du même âge ou du même niveau de langage. De plus, ces enfants se différencieraient de ceux qui persistent avec un retard par l'utilisation de séquences de gestes symboliques.

En résumé, les enfants utilisant peu ou pas de ces gestes pour accompagner leurs mots isolés, dans le but de communiquer un sens plus complexe, seraient de meilleurs candidats pour une intervention.

Des habiletés sociales:

Il a été suggéré que les enfants présentant des problèmes de comportement seraient moins susceptibles de surmonter leur retard de langage.

Il est suggéré que les enfants avec problèmes de socialisation comme un manque d'enthousiasme à initier la conversation et converser avec leurs pairs (interagit plus avec les adultes) pourraient nous inquiéter davantage.

Des facteurs de risques;

Avec une histoire d'otites moyennes non traitées (de longues périodes), ces tout-petits seraient plus à risque de développer un trouble phonologique en plus de maintenir un retard de langage.
Une histoire familiale avec des troubles de langage ou d'apprentissage constituerait également un facteur de risque pour ces jeunes enfants avec un retard de langage.

Quelques caractéristiques parentales ont été mises en évidence comme ayant un impact sur le développement langagier. Le fait que l'enfant fasse partie d'un milieu socio-économique défavorisé augmenterait les risques. De plus, les parents d'enfants avec retards de langage deviendraient moins contingents dans leur réponses et plus contrôlant dans les activités et les sujets de conversation. Si à cela s'ajoute un problème d'ajustement du niveau de langage, il est alors possible que le contexte ne soit pas des plus favorables. Nous pouvons alors entrevoir la possibilité de conseiller un programme de guidance parentale.

Les croyances des parents et leur degré d'inquiétude peuvent influencer notre décision de prise en charge. Une intervention peut être justifiée chez des parents qui présentent une inquiétude extrême qui les empêchent de jouir de la vie avec leur enfant ou de profiter pleinement des activités familiales. Le but principal de l'intervention resterait cependant de fournir un support aux parents.

Pour résumer nous pouvons dire que plus un enfant présente d'éléments de facteurs de risques et peu de facteurs de changement positif (facteurs de protection), plus nous devrions nous inquiéter et recommander une prise en charge.

Un des auteurs cités (Paul) avoue que même si son enfant présentait un bon pronostic, elle irait chercher de l'aide..!

Jacinthe Dupré Savoy

Pour en savoir plus:

Paul, R.
Clinical implication of the natural history of slow expressive language development.
1996, American Journal of Speech-Language Pathology, Vol 5, N°2, 5-21.
Rescorla, L., Roberts, J. Dahlsgaard, K.
Late talkers at 2: Outcomes at 3.
1997, Journal of Speech, Language, and Hearing Research., Vol 40, 556-566.
Whitehurst, G., Fischel, J.
Early developmental language delay: What, if anything, should the clinician do about it?
1994, Journal of Child Psychology and Psychiatry, Vol 35, 613-648.